31/08/2017

Conscience, connaissance et sagesse en méditation

 Avertissement : si le texte ci-dessous présente des parties de texte étranges, c'est qu'il vous faut installer des polices tibétaines.

Lorsqu'un lecteur lit un document ou un ouvrage en français au sujet de la méditation, provenant d'un enseignement bouddhiste, il est nécessaire qu'il s'interroge sur la signification des termes spécialisés employés, car sinon une grande confusion ou une mésinterprétation peut en résulter.

Il se peut que le traducteur fasse des renvois aux termes en tibétain, en pali ou en sanskrit, ce qui facilite la lecture, mais ce n'est pas toujours le cas, en particulier lorsque le texte en français est traduit à partir d'une traduction déjà réalisée en anglais. Ce qui est très courant, et bien des fois le traducteur français ne connaît pas le tibétain, ou ne prend pas la peine de s'y référer.

Prenons l'exemple d'un terme traduit en français par conscience, dans une phrase comme celle-ci : " Si nous cultivons une reconnaissance prolongée de la conscience, nous comprenons que la conscience en soi est intrinsèquement calme. Car telle est la nature de la conscience, si turbulente que puisse être notre esprit."
Or le terme conscience se réfère aussi à un des six agrégats qui est en tibétain "rnam shes" ( écrit en Wylie et prononcé namché) ou " rnam par shes pa" རྣམ་པར་ཤེས་པ། , [viññāṇa en Pali] c'est à dire aux différentes consciences reconnaissant leur objet : objets visuels .... jusqu'aux objets mentaux (émotions, pensées etc) . On peut se reporter à l'article du 21/08/2016 à ce sujet.

Le lecteur peut donc éprouver une grande difficulté à comprendre le texte cité. Il devra donc se demander si l'auteur tibétain fait référence à autre chose qu'à la conscience ordinaire. En effet, le mot français conscience est utilisé pour traduire plusieurs autres mots tibétains qui ont des significations très différentes :
 " shes rab " (prononcé chérab) , ཤེས་རབ། ;
ou  " ye shes " (prononcé yéché)  ཡེ་ཤེས། ;
souvent  rig pa  རིག་པ། ;
et parfois  "dran pa" དྲན་པ། (pour le sanskrit smriti ou le Pali sati ) ;
ou même དྲན་རིག,
Termes traduits aussi, entre autre, respectivement  par :  sagesse discriminante, sagesse primordiale, pur éveil ou intelligence ou esprit (selon le contexte), attention ou vigilance, connaissance vigilante. Il y a de quoi en perdre le fil !


Dans un contexte du Mahamoudra ou de Dzogchen, le mot conscience utilisé dans la phrase citée plus haut correspond vraisemblablement au mot anglais awareness, ou au tibétain : rig pa རིག་པ། .
Comme dans la phrase :
དེ་ནས་རིག་པ་བག་ཙམ་དངས་ཙ་ན་རྟོག་པ་སྔར་བས་མང་དུ་སོང་བ་འདྲ་ཞིག་བྱུང་ན་དེ་མང་དུ་སོང་བ་ཡིན།
Then when your awareness has become somewhat more lucid, if it seems that thoughts have increased, they have not.
Puis, lorsque votre  "rig pa" devient un tant soit peu plus claire/lucide, s'il vous semble que vos pensées s'accroissent, (sachez que) ce n'est pas le cas. (GLS pour le français)

Je laisse le lecteur en trouver le sens et un mot de traduction qui lui convient, pour ma part je reste au mot tibétain Rigpa, car je ne trouve aucun mot qui correspond à l'expérience de Rigpa. 

On trouve aussi l'expression très spécifique rig dvangs (rigpa clarifiée) dans le Troisième point de " La Pratique des bodhisattvas en trente-sept points de Gyalsé Thogmé" . On constate qu'une traduction en français par "esprit " perd le sens de la transmission du Mahamoudra ou du Dzogchen (sachant toutefois qu'il est difficile de trouver comment traduire autrement ce passage). En effet, il ne s'agit pas globalement de l'esprit qui se clarifie mais plus spécifiquement de Rigpa qui se clarifie, c'est à dire l'aspect connaissant. C'est avec Rigpa que le méditant connaît ses émotions et ses pensées, qui vont éventuellement diminuer dans de bonnes circonstances. Les émotions et les pensées peuvent aussi augmenter occasionnellement, mais si Rigpa est clair, le méditant peut les reconnaître sans se laisser emporter par elles.

Le troisième point :
 །ཡུལ་ངན་སྤངས་པས་ཉོན་མོངས་རིམ་གྱིས་འགྲིབ། །རྣམ་གཡེང་མེད་པས་དགེ་སྦྱོར་ངང་གིས་འཕེལ། །རིག་པ་དྭངས་པས་ཆོས་ལ་ངེས་ཤེས་སྐྱེ།

When unfavorable places are abandoned, disturbing emotions gradually fade;
When there are no distractions, positive activities naturally increase;
As awareness becomes clearer, confidence in the Dharma grows—
To rely on solitude is the practice of a bodhisattva.

Loin des lieux mauvais, les émotions négatives diminuent peu à peu ;
À l’abri des distractions, les pratiques vertueuses s’accroissent naturellement ;
Et l’esprit se clarifiant, la certitude quant à la vérité du Dharma naît ;
S’établir dans la solitude, c’est la pratique du bodhisattva. (Par le Comité de traduction Padmakara)



En ce qui concerne dran pa, le terme est traduit habituellement par mindfulness en anglais. Comme dans la phrase :
་དངོས་ཀྱི་ཆེ་དྲན་པའི་སོ་ལ་བཀོད་དེ་ཅི་ཁོ་བོའི་སེམས་གནས་སམ་མི་གནས། བྱིང་ངམ་རྒོད་སྙམ་དུ་རང་གི་རྒྱུད་ལ་ཞིབ་ཏུ་བརྟགས་པས
During the actual practice, you should set the watchman of mindfullness to examine your mind-stream carefully, thinking : "Is my mind resting or not ? Is it dull or agitated ?"
Lors de la pratique elle même, vous devait vous assurer que la gardienne qu'est l'attention surveille si votre esprit est stable ou pas, s'il est abruti ou agité.  (GLS pour le français)
On remarque toutefois que Yongey Mingyur Rinpoche, maître tibétain connu pour ses excellents enseignements sur la méditation, préfère traduire le mot tibétain དྲན་པ་ par awareness, qui est pour lui plus proche du sens.





En conclusion, il est important de chercher avec soin ce que signifient les mots spécifiques aux enseignements sur la méditation. Par exemple, pour she rab, ཤེས་རབ། dans le contexte de la méditation, on peut, en résumé, dire qu'il s'agit d'une "connaissance claire et pleine, libre des trois sphères sujet-action-objet" (Toute une recherche à faire ! Référence. Point 30, point de " La Pratique des bodhisattvas en trente-sept points").
En ce qui concerne la distinction entre ཤེས་རབ། et ཡེ་ཤེས། , elle est subtile. Ye signifie de toute origine, ou primordial. Certains maîtres disent que shes rab nous permet de découvrir ye shes.


Une explication de la différence entre la conscience རྣམ་པར་ཤེས་པ། et la sagesse ཡེ་ཤེས། peut être trouvée dans un texte en anglais Distinguishing Consciousness From Wisdom, qui est la traduction  d'un ouvrage du 3ème Karmapa Rangjung Dordje avec un commentaire par Thrangu Rinpoché. En faisant des recherches en ligne on trouvera d'autres enseignements relatifs à ce texte, soit en anglais, soit en français.
Pour ceux qui lisent l'anglais voici un enseignement donné par le 17ème Karmapa qui peut beaucoup clarifier les choses : “Consciousness and Wisdom” A Teaching by The Gyalwang Karmapa



En français  un petit livre, contenant le tibétain et sa traduction, peut aussi être très utile : Le Tonnerre du Mantra, aux éditions Marpa. Néanmoins, il est épuisé, il peut donc être emprunter en bibliothèque, car il est vendu d'occasion à un prix très élevé.

Une fois que l'on a une compréhension suffisamment claire de ce que l'auteur explique, l'essentiel sera bien sûr d'en faire l'expérience dans sa propre pratique de la méditation, en suivant l'école de méditation qui convient à chacun.